Interview avec Anabelle et Mathilde, créatrices de BIM : Bibliothécaires Itinérantes et Médiation.
- Mavou La Mauvaise Herbe

- 26 nov. 2025
- 16 min de lecture

Anabelle Thibaud et Mathilde Paquien, deux bibliothécaires, ont décidé ensemble de réinventer leur métier. Elles ont fondé en 2024 l’association BIM : Bibliothécaires Itinérantes et Médiation. Leur objectif ? Aller au plus proche des publics dits éloignés de la culture pour proposer de la médiation autour de la littérature et de la culture.
Anabelle vient du monde du soin, Mathilde de l’édition. Ensemble, elles ont regroupé leurs expériences et leur énergie pour créer une structure indépendante, mobile et inventive. Avec BIM, elles imaginent des bibliothèques d’entreprises, des projets de médiation sur mesure, des temps de lecture partagés, des ateliers créatifs et d’autres parenthèses poétiques. Soutenue par le Département de l’Isère, Grenoble-Alpes Métropole et plusieurs autres grands partenaires, l’association BIM trace son chemin avec de plus en plus de projets enrichissants.
Mavou La Mauvaise Herbe : Bonjour Anabelle et Mathilde ! Quel a été le déclencheur de la création de BIM, est-ce une envie de liberté, un besoin d'expérimenter autrement le métier de bibliothécaire ?
Mathilde : Cela vient d'un enchaînement d'évènements. Avant BIM, Anabelle et moi travaillons déjà toutes les deux dans la même bibliothèque municipale. Un jour, mon poste a été supprimé et nous étions tristes de ne plus pouvoir travailler ensemble. Je pense que l'on avait envie aussi de s'éloigner un peu de la structure et des limites de la fonction publique. Nous sommes convaincues du rôle très important de la fonction publique dans les communes mais, malheureusement, les postes et les budgets sont limités. On s'est dit qu'à notre petite échelle, on pouvait essayer de compléter cela et de défendre des projets qui ne seraient peut-être pas passés dans les communes.
Anabelle : Et de porter aussi des valeurs qui sont vraiment très importantes pour nous. Par exemple, le "aller vers", c'est-à-dire faire du hors les murs, d'aller voir des publics que l'on a envie de toucher et avec lesquelles nous avons envie de travailler. C'est quelque chose qui nous tient vraiment très à cœur.
Mathilde : Nous allons là où les bibliothèques ne peuvent pas aller, tout en faisant le lien avec elles et en apportant des publics à d'autres services qui existent et qui sont très bien.
Mavou : C'est complémentaire !
Anabelle : Oui nous faisons toujours le lien, en effet.
Mavou : Vous avez choisi un acronyme à la fois simple et percutant : BIM, pour Bibliothécaires Itinérantes et Médiation. Comment est né ce nom ?
Mathilde : Le nom est venu un peu tard, nous avons fait pas mal de séances de travail pour réfléchir à notre structure, à sa forme, etc. Au bout d'un moment, on s'est dit qu'on ne pouvait plus l'appeler "Le Projet" (rires). On a donc fait une soirée brainstorming. Nous souhaitions un nom pas trop long, qui nous ressemble, et on avait déjà cette idée de nom démontrant un coup de pied dans la fourmilière, avec une énergie forte. Au début, c'était BAM, pour Bibliothèque d'Anabelle et Mathilde !
Anabelle : Mais on trouvait que BAM n'avait pas trop ce côté pétillant que l'on recherchait et qu'il avait un côté un peu agressif, du style "bam! je t'en mets une" (rires).
Mathilde : Oui, on ne voulait pas se lancer dans le MMA. Du coup, on a réfléchi en mélangeant les lettres, on souhaitait souligner l'idée de culture nomade aussi.
Anabelle : Et également qu'elles étaient les termes que l'on voulait faire ressortir, le hors les murs, le fait d'être nomade. On a réfléchi aux synonymes, il y a eu le mot Itinérantes, et ce que l'on allait faire, donc de la Médiation. Au début, le B était pour Bibliothèque et non Bibliothécaires. Mais rapidement, on s'est dit que l'on était pas une bibliothèque sur roulette, mais que nous étions des bibliothécaires, avec nos compétences.
Mathilde : Parfois il y a de l'incompréhension. Des personnes nous demandent la manière dont on déplace les livres, combien on en a, etc. On leur explique que l'on ne fait pas de prêt de livres, les bibliothèques publiques le font très bien, c'est un service qui est formidable. Nous ce que l'on propose, ce sont nos compétences de bibliothécaires, notre métier.
Mavou : Si vous devez résumer votre duo en trois mots chacune, lesquelles choisirez-vous ?
Anabelle : Créativité, confiance, sororité.
Mathilde : Équipe idéale, empathie, énergie.
Mavou : Comment s'est passé la naissance concrète de l'association BIM ?
Anabelle : On s'est fait accompagnée par l'association Cap Berriat, qui aide à la création d'entreprise ou d'association. Une personne référente nous a aidé à réfléchir, nous a transmis de la documentation sur les statuts des associations, parce que ni Mathilde ni moi avions cette expérience-là.
Mathilde : Nous avons cherché des gens pour nous accompagner, parce que nous savions que l'on ne voulait pas être à la tête de l'association BIM mais être à la fois cofondatrices et salariées. Pour cela, il faut un Conseil d'Administration. Assez vite, nous nous sommes tournées vers le format collégial car nous croyons au fait qu'il n'y a pas besoin nécessairement de chef, que l'intelligence collective et le fait d'être tous sur le même pied d'égalité permet d'aller plus loin. Nous nous sommes donc entourées de huit personnes, toutes des femmes, certaines que l'on connaissait déjà dans nos vies professionnelles et envers qui nous avons totalement confiance.
Anabelle : Nous cherchions aussi des personnes avec des compétences qui nous manquaient. Par exemple les ressources humaines, nous avons maintenant dans notre Conseil d'Administration une personne dont c'est le métier. Par rapport aussi à la connaissance de certains publics, nous avons quelqu'un qui connait très bien les seniors, d'autres les jeunes, l'accueil, la musique, l'art plastique, la manière dont fonctionne les demandes de subventions, etc. Chaque personne peut être interpellée pour avoir une expertise.
Mavou : Vous dites vouloir aller vers les publics éloignés de la culture, comment définissez-vous cette notion aujourd'hui et comment s'y prend-t-on concrètement pour tisser des liens avec ces publics ?
Mathilde : Actuellement, les publics éloignés de la culture sont définis par nos institutions publics. Il y a les personnes âgées, la très petite enfance, les personnes précaires, hospitalisées, en fait toutes les personnes qui ont un frein réel pour accéder à la culture. La meilleure manière de toucher ces publics, c'est le partenariat, donc de trouver les personnes qui sont déjà en lien avec eux pour d'autres raisons. Que cela soit de l'aide, de l'accompagnement, etc, et de proposer à ces personnes-là que l'on puisse intervenir nous-même sur la question de la culture et du livre. À mon sens, ce qui fait la réussite de certaines actions, c'est parce que BIM vient avec ses compétences, ses idées, son énergie mais également grâce au fait que nous avons quelqu'un en face qui nous accompagne et qui connait les gens avec qui on va travailler.
Anabelle : C'est toujours de la coconstruction de projet. Nous sommes convaincues que si l'on n'emmène pas avec nous ces professionnels qui sont près de ces publics-là, l'action culturelle peut être sympa mais, ce qui est intéressant, c'est de voir comment cela peut faire bouger les lignes à l'intérieur d'une structure, d'un EHPAD, d'une autre association, etc. Et c'est beaucoup plus enrichissant aussi !
Mathilde : Oui. C'est aussi d'être sûres ne ne pas être à côté de la plaque. Parce que ces professionnels connaissent les besoins de ces publics et donc cela permet à BIM de s'adapter et de proposer une action réellement sur-mesure et non pas basée sur des idées préconçues. Il y a déjà des choses que l'on a bougé car le partenaire nous a dit "ça, ça ne va pas passer, par contre on peut faire autrement".
Mavou : Vos propositions sont très variées : bibliothèques d'entreprises, ateliers littéraires sur-mesure, animations, etc. Comment imaginez-vous ces projets ?
Mathilde : A partir des insomnies d'Anabelle (rires). Elle ne dort pas, et le lendemain elle vient me voir en me disant : "j'ai un projet!". Ou des passions subites de ma part et de dire "j'ai trop envie de faire un projet autour de ça, on va trouver !" (rires).
Mavou : Il y a de la spontanéité !
Anabelle : Beaucoup, et l'un des plus grand plaisir que l'on a retrouvé avec notre structure et en étant indépendantes, c'est toute cette créativité-là. Il n'y a que l'imagination qui a ses propres limites !
Mathilde : Et également lorsque nous recevons des demandes de la part des partenaires, ces derniers viennent avec leurs besoins et leurs envies, nous arrivons à les rattacher à des choses que l'on avait déjà pensé.
Anabelle : Nous aimons beaucoup travailler avec des partenaires qui viennent d'ailleurs, par exemple du monde de l'illustration, du monde artistique et pleins d'autres encore, c'est vraiment une chance de faire se croiser toutes ces pratiques-là.
Mavou : Est-ce que vous avez un ou deux projets coup(s) de cœur(s) que vous aimeriez nous raconter ?
Mathilde : Il y a eu un projet cette année en partenariat avec Grenoble-Alpes Métropole, à l'occasion de la 3ème édition de "Le Féminisme fait le printemps". Il y a eu un appel à projet autour du féminisme. Nous avons des contacts en EHPAD et de ce fait, nous nous sommes demandées ce qu'il était possible de faire avec eux autour du féminisme et de l'intergénérationnel. Nous avons donc travaillé avec un EHPAD et une classe de seconde du lycée Vaucanson à Grenoble. Avant le jour J, nous leur avons fait une présélection d'extraits de textes féministes divers et variés venant de romans, de bandes-dessinées, d'essais, avec pleins de thématiques différentes. Les élèves ont lu les extraits et étaient ensuite répartis par table pour discuter avec les personnes âgées sur les sujets de ces extraits. Il y a eu des moments très chouettes ! J'étais un peu inquiète que la sauce ne prenne pas mais au final, cela a hyper bien marché.
Anabelle : Oui, et ce qui est très intéressant c'est qu'en EHPAD il y a une majorité de femmes, et dans cette classe de seconde il y avait une majorité de garçons. Les deux documentalistes du lycée ont vraiment porté le projet et ont préparé les lectures à voix haute avec les élèves. Les lycéens ont été très touchés de rentrer dans un EHPAD.
Mathilde : La rencontre entre les deux publics était déjà un évènement en soi.
Anabelle : Exactement, et il n'y avait pas de filtre ! C'est à dire que des fois, en effet, les questions se posaient de manière très directe, par exemple : "C'était comment pour vous les premières relations sexuelles ?" et en face, ça répondait ! Il y a eu ces échanges-là, ils s'interrogeaient sur comment c'était avant, comment c'est aujourd'hui sans se dire que telle époque était mieux ou moins bien.
Mathilde : Il y a eu un échange sur les relations amoureuses qui m'a beaucoup touché. Il y avait une jeune fille dans cette classe qui avait des avis en décalage avec ce que peut penser sa génération en général. Elle a demandé à une personne âgée, mariée pendant 30 ans, ce qu'elle pensait des relations amoureuses des jeunes nos jours. En sous texte, il y avait un peu l'homosexualité. La personne âgée a répondu qu'elle en pensait rien et que l'important c'est que les jeunes soient heureux. Elle a ajouté être bien consciente que la société change, qu'elle a été éduquée dans une famille où il était évident de se marier, d'avoir des enfants, etc, qu'aujourd'hui ça l'est moins et que ce n'est pas grave. Cet échange ainsi que tous les autres étaient remplis de douceur. Il n'y avait pas cette opposition entre les vieux et les jeunes, que l'on retrouve beaucoup dans notre société. Au contraire, il y avait beaucoup de curiosité et aucun jugement.
Anabelle : Il y avait du respect des deux côtés, c'était une bulle de douceur.
Mathilde : En autre projet coup de cœur, il y a eu aussi le tout premier que l'on a fait et qui nous a lancé ! BIM a donc vu le jour en avril 2024 et nous avons eu la chance d'avoir été contacté par la compagnie Infusion, qui montait un projet de création de spectacle de cabaret en EHPAD où les personnes âgées seraient au premier plan et auraient le premier rôle. Nous avons travaillé autour du souvenir, parce que tous ne voulaient pas forcément chanter ou danser. Nous avons donc monté un "tableau souvenir" où les personnes transmettaient un souvenir simple de la vie qu'elles avaient envie de partager.
Anabelle : Il y a eu beaucoup de surprises ! Les seniors ont parfois des troubles cognitifs, des pertes de mémoire. De la préparation jusqu'au jour J du spectacle, ce n'était donc parfois pas les mêmes souvenirs qui étaient évoqués. C'est ce projet porté par la compagnie Infusion qui nous a permis de mettre un pied dans les EHPAD, c'était très instructif.
Mathilde : Toutes les séances de préparation étaient très enrichissantes. Une dame avec des problèmes cognitifs nous parlait au sujet des premiers amours et avait dit qu'à 16 ans elle a su ce que c'était d'aimer... Ce premier projet nous a beaucoup ému.
Mavou : Comment vos rôles se répartissent-ils dans la BIM team ? Est ce que l'une est plus dans la logistique, l'organisation, une autre davantage dans la créativité, ou tout se mélange ?
Mathilde : Tout se mélange. Anabelle est la reine des bilans, parce que moi... ça me saoule (rires) ! Il y a des choses qui sont partagées parce que l'une préfère ou a plus de facilité, mais globalement nous travaillons beaucoup en binôme.
Anabelle : C'est ça, et on répartit. On assure aussi trois permanences de bibliothèques d'entreprises par semaine, donc quand l'une s'en occupe, cela libère la deuxième pour un autre travail.
Mavou : Actuellement, quelles bibliothèques d'entreprises gérez-vous ?
Mathilde : Nous gérons les trois bibliothèques d'entreprises du CSE de Schneider, réparties sur leurs trois sites : deux sur Grenoble, une sur Eybens.
Mavou : De manière générale, comment prenez-vous les décisions entre vous au sein de BIM et, s'il y en a, comment gérez-vous les désaccords éventuels ?
Mathilde : Notre dernière commande de bandes-dessinées a été sujet à discussion à maintes reprises et de remaniement de paniers (rires) ! On discute entre nous, tout simplement, et on fait des compromis (rires) ! Et puis, on a déjà travaillé 4 ans ensemble avec Anabelle, de plus dans le même bureau et beaucoup en binôme. C'est ce qui nous a rassuré aussi avant de se lancer dans le projet, on connaissait chacune le fonctionnement de l'autre, sa manière de travailler.
Anabelle : C'est vraiment une continuité.
Mavou : Vous êtes soutenues par des partenaires importants, il y a par exemple le Département de l'Isère, Grenoble-Alpes Métropole, France Mutualité Isère, et d'autres. Comment se construit ce lien entre indépendance et institutions ?
Mathilde : On ne va pas se mentir, si on veut que l'association BIM puisse nous payer, il faut que de l'argent rentre. L'argent, c'est le nerf de la guerre. Déjà, le fait de travailler avec une entreprise privée nous permet d'avoir une visibilité de plus long terme en comparaison avec une demande de subvention venant de la fonction publique que l'on espère avoir et dont l'obtention n'est pas sûr. Tous les projets que l'on monte doivent être financés d'une manière ou d'une autre. Aujourd'hui en France, la fonction publique fait partie des meilleurs moyens pour trouver des financements pour les publics éloignés de la culture. Cela nous oblige à rentrer dans un certain cadre car les institutions ont leurs propres demandes et objectifs mais nous restons quand même très libres et nous arrivons à porter ce que l'on a envie de porter.
Mavou : Anabelle, tu es issue du monde du soin, Mathilde, tu es issue du monde de l'éditions. Est-ce que ces expériences ont influencé votre manière d'être bibliothécaires ?
Anabelle : Oui, moi clairement. Aujourd'hui, je peux dire que je suis à ma place, je me sens alignée. Je garde ce que j'aime de la relation, de l'empathie, de la bienveillance, d'accompagner, cette fois via la littérature et la culture, c'est très différent et très confortable.
Mathilde : J'ai obtenu un diplôme pour devenir éditrice et par la suite, je n'ai pas travaillé très longtemps dans l'édition. Je pense que cela m'a donné un lien et une vision particulière avec les livres, car j'ai aussi travaillé en librairie pour finalement arriver en bibliothèque. J'ai adoré toutes ces expériences, mais le vrai coup de cœur a été pour les bibliothèques, parce que pour moi c'est là où le lien avec le public est le plus fort. L'éditeur voit ses auteurs mais jamais ses lecteurs, le libraire a ce contact mais il y a cette notion de vente qui s'ajoute. La bibliothèque a cet aspect social qui m'a convaincu de rester dans ce métier-là.
Mavou : A travers BIM, quelles visions du métier de bibliothécaire avez-vous envie de défendre ?
Anabelle : Le "aller vers". Ce que l'on remarque c'est que, dans un contexte où financièrement cela devient difficile pour les bibliothèques, la première chose qui est touchée ce sont les missions dites "hors-les-murs" pour reconcentrer les efforts sur la bibliothèque. Je trouve que justement, dans un contexte social qui est tendu, si on ne sort pas la culture et la littérature des murs, là on se trompe royalement. C'est quelque chose qui me met en colère. On ne donne plus accès à de l'information, à une forme d'évasion, à des publics éloignés parfois précaires, cumulant des difficultés, qui ne se sentent pas légitimes, et je trouve cela très dangereux comme parti pris de ne pas aller les rencontrer. La société évolue, les idées évoluent, et l'une des missions des bibliothèques, c'est d'accompagner ces évolutions sociétales. D'autres le font, heureusement, via d'autres formes artistiques.
Mathilde : C'est mon avis personnel mais j'ai l'impression que notre système public est en retard sur la société, qu'il prend toujours le train trop tardivement et tente de s'adapter à des choses qui sont déjà passées tandis que l'on est déjà sur d'autres problématiques. Lorsque j'ai commencé en tant que bibliothécaire, la première chose que l'on m'a dite est : "c'est très bien d'aimer les livres, mais dans ce métier il faut aimer les gens." Je pense que beaucoup n'ont pas cette vision-là et imagine la bibliothécaire derrière son bureau avec ses livres, son chat et ses lunettes ainsi que son envie terrible de dire "chut". Ce qui n'existe presque plus aujourd'hui, à mon avis. Mais il n'empêche que, si on veut vraiment aimer les gens et les accompagner, on ne peut pas avoir deux trains de retard. Le métier de bibliothécaire doit être actualisé.
Anabelle: Et innovant aussi !
Mathilde : Oui, je pense que c'est pour cela que l'on a monté l'association BIM. Le prêt de livre est très nécessaire, c'est une base mais ce n'est que le premier niveau, il y a pleins d'autres choses derrière ! On ne peut pas uniquement faire du prêt de livres à des personnes déjà convaincues et qui viennent toutes les semaines. Ce n'est pas suffisant pour les gens qui sont loin de ce monde-là. Innover, être au plus proche d'eux et ne surtout pas se laisser retenir par des conventions ou par des habitudes ancrées depuis très longtemps.
Mavou : Ce qui est parfois compliqué aussi c'est qu'il existe des bibliothécaires qui ont cette envie, cette volonté très forte de mettre des choses en place en ce sens mais qui se trouvent bloqués soit par leurs hiérarchies, soit par leurs élus, voire les deux, cela peut être frustrant.
Anabelle : Oui, c'est une réalité.
Mathilde : Nous travaillons avec des personnes dans notre Conseil d’Administration qui sont très alignées avec notre vision du métier de bibliothécaire, nous ne sommes plus par conséquent dans la défense de nos projets, de nos idées, et au final c'est de l'énergie gagnée et que l'on met ailleurs ! On ne perd plus du temps à essayer de convaincre nos interlocuteurs.
Anabelle : Et puis je me rends compte aussi que les personnes avec lesquelles nous travaillons, ce sont des personnes qui veulent faire bouger les lignes.
Mathilde : Avec BIM, on ne réinvente pas la roue bien sûr, mais s'il peut y avoir un pas de côté pour toucher d'autres personnes, changer la vision des bibliothécaires, c'est très bien. Une personne nous a vu chanter, danser sur scène pendant le cabaret en EHPAD et nous étions avec pleins de paillettes sur le visage. Il nous a dit qu'il était très étonné d'apprendre que nous étions bibliothécaires ! C'est une petite pierre qui a été ajoutée pour le changement de l'image du métier.
Mavou : Cette image de la bibliothécaire qui dit "chut" est très ancrée dans la culture et dans les imaginaires, y compris dans les romans.
Anabelle : Lorsque j'ai dit à mes adolescents que je voulais devenir bibliothécaire, ils m'ont regardé d'un air et ont demandé : "Mais...pourquoi...?" (rires). Il y a quelque chose de très poussiéreux, associé à l'enfermement.
Mathilde : Cette mauvaise image de la bibliothécaire est présente aussi dans le monde de l'édition. Quand j'ai annoncé que j'ai été recrutée dans le métier, ils étaient persuadés que j'allais m'ennuyer en bibliothèque.
Anabelle : Bibliothécaire, c'est un métier qui est tellement incroyable par sa polyvalence !
Mathilde : Oui, et très magique si on travaille dans des bonnes conditions.
Mavou : Quels sont vos rêves pour BIM pour les années à venir ?
Anabelle : Que j'arrive jusqu'à la retraite avec BIM (rires) ! Que l'on puisse continuer à développer le côté concernant les bibliothèques d'entreprises. Il est difficile de répondre à cette question parce que les projets peuvent tellement nous amener à des endroits, à des aventures diverses !
Mathilde : Et que cela perdure, que l'on arrive à une stabilité financière et d'appréhender l'avenir avec sérénité. J'aimerai aussi former d'autres bimeuses pour agrandir le projet, que l'on se déplace plus loin dans le département.
Mavou : C'est marrant, vous employez le mot "bimeuse" !
Mathilde : Oui c'est ce qui est chouette avec BIM, c'est que c'est très déclinable ! Il y a les bimeuses, la BIM team... On le décline beaucoup !
Mavou : Est-ce que le soir après le travail quand vous faites un after work, vous appelez ça la "BIM Drink" ?
(Rires)
Mathilde : Et puis, ce serait bien que d'autres associations comme BIM puissent voir le jour, que l'on puisse faire un réseau de bibliothécaires itinérantes, ce serait génial.
Mavou : Nous approchons de la fin de cette belle interview ! Avez-vous des conseils de lecture à nous donner, des coups de cœur à nous partager ?
Anabelle : J'ai lu un roman autobiographique très émouvant de la rentrée littéraire, qui est celui de Rebeka Warrior "Toutes les vies". C'est la chanteuse du groupe Kompromat. Rebeka Warrior témoigne lorsqu'elle a accompagné sa femme atteinte de cancer. Et sinon en ce moment je suis en train de lire Les Jardins perdus de Rouda, qui parle d'un jeune homme qui va essayer de repêcher son petit frère enrôlé dans l'extrême droite. C'est très beau, bien écrit, et ce n'est pas du tout un livre à charge. Il y a une B.O tout le long du roman, ça va du rap à Michel Berger, c'est très sympa.
Mathilde : J'ai lu une BD qui s'appelle "Et soudain le futur" de Dominique Mermoux et Mathieu Burniat. Cette BD a un peu répondu à mon anxiété actuelle concernant notre monde. C'est une fiction mais l'histoire se passe dans notre pays et à cette époque. Face à une énième crise, 2000 personnes représentant notre société ont été tirées au sort. Ils décident d'expérimenter une nouvelle manière de gérer le pouvoir, donc on passe d'un système pyramidal que l'on connait nous à un système horizontal, ils consomment le moins possible, repensent l'école et l'alimentation autrement, etc. Habituellement dans ce genre de récit, c'est beaucoup autour de la catastrophe mais là j'ai trouvé cette BD assez lumineuse et pleine d'espoir, remplie de solutions concrètes pour le futur. Et sinon j'ai lu un livre de la rentrée littéraire de Chloé Delaume "Ils appellent ça l'amour", j'aime bien son écriture incisive, crue. Elle parle dans ce dernier roman de l'amour hétérosexuel et ce que l'on peut supporter sous prétexte de l'amour.
Mavou : Est-ce que vous souhaitez faire un petit coucou à des bibliothécaires, des libraires, des professionnels du monde du livre, des partenaires ?
Mathilde : On fait un coucou à Julianne de la librairie Ogygie, qui est une libraire extraordinaire, elle a monté avec Valentin un lieu très chouette que l'on adore.
Anabelle : C'est une petite librairie mais ils nous accueillent avec des groupes, ils sont capables de faire rentrer plus de dix personnes sans problème !
Mavou : Oui ils sont top, je les adore également ! C'est ma librairie préférée à Grenoble.
Mathilde : Ils arrivent à mettre une ambiance vraiment à part, ils sont tous les deux d'une bienveillance, d'une gentillesse incroyable. Julianne a toujours d'excellents conseils. On fait un coucou aussi à Julie de l'EHPAD du Bois d'Artas, elle connait le projet BIM depuis le début, nous soutien énormément et est toujours partante pour expérimenter de nouveaux projets.
Anabelle : Julie bouge les murs de façon incroyable !
Mathilde : On salue toutes les personnes qui nous entourent à BIM, ceux qui nous ont encouragé depuis le tout début et entouré de positivité.
Mavou : Merci Anabelle et Mathilde !



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